La Déferlante

Depuis les années 2010, l’impression 3D domestique a engendré une prolifération d’objets sans utilité réelle : les « crapjects », ou « crottes-objets ». Des plateformes comme Thingiverse ou Makerworld accumulent des millions de fichiers téléchargés, imprimés puis abandonnés sur nos étagères. Avec l’émergence de l’IA générative, ce phénomène s’accélère.

« La Déferlante » matérialise cette accumulation sous la forme d’une structure monumentale et instable, qui semble sur le point de s’effondrer sur le spectateur. La métaphore est simple : ce cumul compulsif d’objets inutiles finira par nous tomber dessus. Chaque brique agrège plusieurs objets open source en un assemblage unique.


Le projet célèbre ironiquement l’abandon du « less is more » au profit d’une complexité ornementale propre aux objets générés algorithmiquement. Cette surcharge formelle reflète l’esthétique émergente de l’IA : accumulative, maximale, presque baroque. En intégrant ces objets inutiles dans une architecture cohérente, l’installation leur confère paradoxalement une fonction et une légitimité. Le gadget devient matériau structurel, le superflu devient fondation.

Pour obtenir cet aléatoire, j’ai exploré plusieurs pistes, qui ont toutes trouvé leur place dans l’œuvre. Pensée comme une œuvre de résidence, « La Déferlante » devait garder la trace de ce cheminement. Une partie des briques a été générée directement par une IA (Meshy) : le résultat était intéressant, mais pas assez marqué visuellement. J’ai ensuite développé avec Claude un logiciel dédié au projet, qui disposait aléatoirement les objets sur chaque tuile. Il fonctionnait parfaitement, mais m’obligeait à réinventer la roue dès que je cherchais une maîtrise plus fine : retirer un élément, en mettre un autre en avant. Le résultat le plus probant est finalement venu d’un plugin de dispersion aléatoire pour Blender, conçu lui aussi avec Claude.

Réalisation d’un pluggin de dispersion alatoire pour Blender.


C’est là, selon moi, que se situe la vraie révolution pour le designer, bien plus que dans la génération automatique d’images ou de 3D : la possibilité de créer un outil entièrement adapté à son propre processus. Un outil qui n’empêche pas de réfléchir à la conception, et qui fait même de la création de l’outil une part de cette réflexion.

Fascinante et inquiétante, l’œuvre oscille entre émerveillement technique et malaise existentiel. Le spectateur éprouve physiquement la précarité de cette accumulation, métaphore de notre frénésie productiviste numérique. L’installation interroge avec humour notre rapport au « faire » numérique, à l’obsolescence des tendances maker et aux dérives d’une création sans intention.

(Photo Emmanuel Grimault )

Le format de la résidence m’a énormément plu. Issu de la culture fablab, revenir dans ce type de lieu pour concevoir m’a semblé naturel. Ma prise de conscience de l’empreinte écologique des objets y prend d’ailleurs tout son sens : le fablab produit beaucoup d’échecs et d’itérations avant d’aboutir à l’innovation. Je voulais aussi improviser durant ce moment au fablab, je ne savais pas trop comment faire la structure, je savais que je voulais aussi faire du dessin mais pas comment (et finalement cela a abouti par le totem en bois, le dernier jour) parce que je crois que la force des fablabs vient justement de la capacité d’improvisation que ces lieux donnent : que ce soit par les rencontres ou par le parc machine. Je suis d’ailleurs revenu au Roselab depuis plus comme un adhérent classique.
L’énergie et l’effervescence du lieu m’ont porté, et je remercie vivement le Roselab et le Quai pour ce beau format.

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